Les italiens et le bâtiment : étude de cas en région parisienne (1870-1970)


(Texte de Mme Marie Claude Blanc-Chaléard. Publié dans Bade K, Emmer P., Lucassen L., Oltmer J. (dir), Enzyklopädie, Migration in Europa, vom 17. Jahrhundert bis zur Gegenwart, Ferdinand Schöningh, München, 2007)

 

Dès la fin du XIXe siècle, le migrant italien du bâtiment fait figure d’idéal-type en Europe. Amorcée du temps de l’empire napoléonien, la transformation du continent par l’aménagement de vastes réseaux de routes de voies ferrées et de tunnels connaît ensuite une poussée extraordinaire. Cela va bouleverser les pratiques des sociétés montagnardes de l’Italie alpine et préalpine, où on a l’habitude des migrations saisonnières et à qui ces grands travaux offrent la perspective de ressources plus substantielles. La réputation des Transalpins se construit autour de certains chantiers mythiques comme les tunnels du Saint-Gothard ou du Simplon. Les réseaux de migration s’organisent selon une logique géographique : Piémontais et Lombards vers la Suisse et la France, Frioulans et Vénètes vers les empires centraux, les Balkans et même dans le grand Est du Transsibérien. En même temps les villes, les capitales surtout, grandissent et s’embellissent, et le marché du bâtiment devient l’un des plus demandeurs en prolétaires résistants et peu exigeants. En effet, ce que vendent ces montagnards, c’est rarement un savoir-faire, même si on apprécie la qualité de certains professionnels comme les tailleurs de pierre ou les mosaïstes. Avant-tout, ils vendent leur endurance et sans doute certaines caractéristiques anthropologiques, autour de la pratique bien rôdée des migrations temporaires, qui sait se servir des réseaux villageois et familiaux et organiser le travail collectif. Ce modèle a fait le succès des Limousins, les maçons de Paris qui montent chaque année vers les chantiers de la capitale depuis le XVIIIe siècle. Les Italiens du Nord sont, eux, les maçons de l’Europe au XIXe siècle. En France, où la croissance démographique est ralentie et où l’attachement à la terre détourne les paysans du travail industriel, le bâtiment est l’un des secteurs où les immigrés se substituent le plus aux nationaux. En 1900, ceux qu’on appelle alors les « Piémontais » (c’est-à-dire les Italiens du Nord par opposition aux « Napolitains » venus du Sud) y occupent déjà 10% des emplois, davantage dans le Sud-est : 40% des maçons marseillais sont italiens en 1913. Inversement, le bâtiment fait vivre plus d’un quart des Italiens de l’hexagone, sous des formes diverses, du « journalier » (ou « garçon maçon ») au décorateur, en passant par le carreleur, le peintre ou le chauffagiste.

En même temps que leur réputation se consolide, la figure de l’entrepreneur italien du bâtiment devient familière. Cette forme élémentaire de l’entreprise, qui repose davantage sur l’auto-exploitation et l’exploitation des réseaux d’originaires que sur le capital et l’instruction, devient un modèle de réussite dans le monde des migrants italiens. Dans le Reich allemand, en Alsace-Lorraine ou en Westphalie avant 14, dans la Lorraine française plus tard, ceux qui le peuvent quittent le travail d’usine, briqueterie ou métallurgie, pour le bâtiment où ils espèrent devenir « patrons ». Seule l’Angleterre où les Italiens s’en tiennent au commerce, semble échapper à ce tropisme italo-européen.

1. Naissance d’une colonie 1872-1919

Longtemps concentrés dans le sud-est de la France, les « Piémontais » font une entrée massive dans la moitié nord après la guerre de 1870-71. A Paris, les travaux de modernisation initiés par Haussmann sont loin d’être achevés. Il faut aussi réparer les ruines liées à la guerre, comme le viaduc de Nogent-sur-Marne à quelques kilomètres de Paris. Ce sera le point de départ de l’une des colonies les plus significatives de la région parisienne, puisqu’en 1896, Nogent est la commune de banlieue qui compte le plus d’Italiens par rapport à sa population (7%).

Le recensement de 1872 y dénombre 117 Italiens (ils n’étaient que trois avant la guerre). Pour l’essentiel, ce sont des hommes jeunes (quatre femmes adultes seulement), tous maçons ou garçons maçons (sauf trois d’entre eux). Presque tous sont originaires de deux vallées voisines de la montagne apenninne : le Val Ceno (province de Parme) et le Val Nure (province de Plaisance) : 40% viennent la seule commune de Ferriere située dans le haut Val Nure. Ces Emiliens représentent une immigration plus fruste que les (vrais) Piémontais, artisans souvent qualifiés en région parisienne. Ils semblent avoir suivi la route des colporteurs et bandes de musiciens et constituent une part importante des immigrés prolétaires installés dans le sud-est de l’agglomération. Dans ce milieu, une chaîne migratoire crée une communauté soudée et durable entre Nogent et le Val Nure. Le phénomène répond aux logiques évoquées plus haut. Jadis scieurs de long dans leurs migrations de morte-saison, les paysans de Ferriere deviennent maçons à Nogent sans autre qualification que l’habitude de travailler durement et d’organiser rapidement la vie collective hors du village. Deux épouses sont là comme logeuses en 1872 et l’évolution de la colonie est rapide. Les femmes trouvent à s’employer sur place comme blanchisseuses ou plumassières (fabrique de plumes d’autruche). Elles avaient leurs propres habitudes saisonnières dans les rizières de la plaine du Pô. La colonie a donc très vite l’allure d’une petite société. Au recensement de 1891, sur 480 immigrés, on compte plus de 100 couples ou familles. En 1911 (dernier recensement avant le conflit), sur 800 personnes, il y a presque autant de femmes que d’hommes.

Le bâtiment occupe 70% des hommes, et, à partir de 1900, on compte plusieurs « entrepreneurs » au sein de la communauté. Les premiers immeubles qu’ils construisent servent à loger leurs compatriotes, c’est-à-dire leur main-d’œuvre. Un hôtel (Le Grand Cavanna, tenu par le même famille que la principale entreprise), des boutiques vendant des produits d’Italie, témoignent de la structuration de la colonie, qui est devenue une annexe de Ferriere. La mobilité est extrême, les familles stables d’un recensement à l’autre sont rares (25% entre 1891 et 1901), les enfants sont le plus souvent envoyés en Italie jusqu’à ce qu’ils aient l’âge de travailler.

La condition de maçon contribue à souder la communauté et à l’exclure du reste de la population. A Nogent, plus qu’ailleurs en banlieue, le bâtiment est un secteur de rebut, occupant moins de 10% des actifs français. L’identité de la commune est plutôt petite bourgeoise :rentiers, personnel des Chemins de fer de l’Est et notables attirés par la proximité du Bois de Vincennes. En plus, ces maçons misérables vivent regroupés dans les ruelles et impasses crasseuses du centre-ville, qu’on tente d’éviter même si elles se trouvent sur le chemin du marché ou de l’église. Le mépris se change facilement en hostilité, ainsi après 1894, lorsque l’anarchiste italien Caserio assassine à Lyon le président de la République Sadi Carnot. En ces temps de xénophobie agressive, les Italiens de Nogent ne sortent pas seuls.

Même en vivant repliée entre soi et tournée vers la terre d’origine, la colonie donne des signes d’intégration après 1900. Dans le contexte d’apaisement de la Belle époque, les Italiens sont ignorés, mais les entrepreneurs, qui participent alors à la construction de la commune en pleine croissance, sont considérés comme des professionnels respectables, autant par la clientèle que par le milieu du bâtiment, qui les admet dans leurs sociétés de secours mutuel. Certaines familles choisissent de placer leurs enfants à l’école et le taux de stabilité passe à 32% entre 1901 et 1911. Nés en France, ces italo-nogentais épousent parfois une camarade de la commune (12% des unions) et cherche à échapper au métier de maçon (seulement 45% de maçons en 1911 parmi ceux qui sont nés en France). Quelques Italiens manifestent leur attachement à la France en créant une association garibaldienne, la Lyre garibaldienne nogentaise, sans grande audience dans la colonie toutefois.

La première guerre mondiale accentue le rapprochement. Des fils d’Italiens sont tués au front, le maire de Nogent les honore en 1920. Dès lors, la Lyre garibaldienne, dont le succès s’est développé, participe au défilé local du 14 juillet.

2. Entre-deux-guerres : la haute époque

Après la guerre, la France a d’énormes besoins en main-d’œuvre et les Italiens sont au premier rang parmi les étrangers qui viennent les combler : ils sont presque un million en 1931, le tiers des immigrés d’alors. Il faut dire que la fin des empires centraux, les quotas imposés par les Etats-Unis ont fait de la France la principale destination des Transalpins, migrants économiques ou exilés antifascistes. Les Frioulans, par exemple, apportent désormais leur compétence aux régions dévastées du Nord et de l’Est. Des coopératives organisent même des cours formation au bâtiment. De fait, la présence des Italiens dans le bâtiment s’affirme (41% des actifs italiens de la Seine en 1931). Les entrepreneurs prospèrent dans le climat de la reconstruction et devant la demande croissante en banlieue (époque des lotissements pavillonnaires). Des patrons italiens se mettent à leur compte un peu partout, on en compterait 7000 dans tout le pays à la fin des années vingt.

Cette haute époque de l’immigration italienne en France est aussi celle de la colonie nogentaise, dont la taille dépasse les 1500 personnes en 1931 et dont le recrutement s’est diversifié. La part des originaires de Ferriere et du Val Nure est alors réduite à 30%, avec beaucoup de mouvement, les entreprises italo-nogentaises offrant de l’emploi à bien des travailleurs isolés qui débarquent en région parisienne. Un début de dispersion hors du centre engorgé est visible. Mais la vie communautaire, plus active que jamais, est conduite par le groupe dominant : cafés animés, bals du Grand et du Petit Cavanna. Les Italiens occupent une place plus visible et bruyante, diversement appréciée. Dans cette commune célèbre pour ses guinguettes des bords de Marne où vont danser les ouvriers parisiens, on salue le talent des accordéonistes nés dans le centre-ville « italien ». La sédentarisation s’accentue, les familles ayant tendance à se regrouper et à s’installer en ces temps d’incertitudes et de fascisme en Italie. Certes, dans cette colonie issue majoritairement de régions « blanches » (tenues par l’Eglise), les antifascistes (dits « rouges ») sont minoritaires. Mais les fascistes actifs sont rares aussi, le modèle dominant reste celui de l’attachement au village et à l’image respectable de l’entrepreneur.

Les années trente sont pleines de contradictions. Une nouvelle crise xénophobe accompagne la crise économique et la montée des tensions internationales. L’agression de Mussolini contre l’Ethiopie est violemment reprochée aux Italiens., Privés de travail et exclus de l’aide municipale aux chômeurs, beaucoup s’en vont après 1932. En même temps, la loi très ouverte de 1927 accentue le processus de naturalisation et la francisation de la colonie s’accélère, surtout parmi les originaires du Val Nure, où on est parfois à la troisième génération en France (en 1926, on comptait déjà 23% de nés en France). La scolarisation est importante, le mélange avec les autres jeunes Nogentais se poursuit au patronage et dans les activités sportives qu’il propose, la proportion de couples mixtes s’élève à plus de 25% en 1936 Il est singulièrement douloureux pour ces jeunes français d’être accusés de trahison lors de l’entrée en guerre de Mussolini en juin 1940. A cette date, un bon tiers de la colonie a rejoint l’Italie, enfants français ou pas. Mais beaucoup de jeunes soldats sont prisonniers également.

3. Vers l’assimilation (1945-1970)

Même contraste à La Libération où derrière l’hostilité affichée (toujours l’idée du « coup de poignard dans le dos »), les rapprochements sont à l’œuvre : toutes origines confondues, les jeunes vont danser dans les guinguettes et les mariages mixtes se multiplient (plus de 50% des nouvelles unions).

Dans cette dernière période de reconstruction, le bâtiment connaît une nouvelle phase de prospérité, plus spectaculaire encore que les précédentes, prolongée par la demande qui explose dans l’agglomération parisienne avec la politique du logement social en ensembles collectifs et les grands projets d’aménagement. De nouvelles entreprises se constituent. En région parisienne, les entreprises d’origine italienne représentent 20% de la profession, et le tiers des entreprises de maçonnerie. On compte 15 entreprises italo-nogentaises dans le bâtiment en 1962. Beaucoup sont de tradition familiale, détentrices d’une culture transmises de père en fils, comme l’entreprise Taravella, la seule à subsister aujourd’hui. D’autres connaissent une éphémère carrière de grande entreprise : la Nogentaise, dirigée par Jean Maloberti, mais organisée sous forme coopérative dans un groupe issu du militantisme chrétien, d’anciens amis du patronage et de captivité. D’autres, créées par la dernière génération de migrants, connaissent un peu plus de longévité.

Côté ouvriers, les Portugais et Algériens vont progressivement remplacer les Italiens dans les années 1960. Ces derniers constituent la dernière vague émigrée du Val Nure, bien moins nombreuse que jadis. A partir de 1954, la colonie compte davantage de Français d’origine italienne que d’Italiens. Les nouveaux venus peuvent alors assez vite gagner un pécule pour se construire un pavillon en banlieue proche ou repartir ; ou encore devenir assez facilement chef de chantier. C’est un parcours fréquent dans la France de l’époque. Il ne séduit pourtant pas les enfants des maçons nogentais d’entre deux guerres. Sur les 1260 personnes que compte la colonie en 1962, 804 sont françaises. Parmi elles, les hommes de deuxième et troisième génération sont moins de 20% à travailler dans le bâtiment. Beaucoup sont ouvriers d’usine, plus de 20% occupent des professions du type « col blanc ». En face, les actifs italiens de la dernière vague sont à plus de 60% des hommes du bâtiment.

Tandis que le profil professionnel des enfants d’Italiens rejoint celui des enfants de Français de la commune, la dispersion géographique (accélérée par la rénovation du centre de la commune) va achever de rendre invisible cette communauté vivante pendant près d’un siècle. L’entrée dans les trente glorieuses a ainsi permis l’achèvement de l’assimilation après une histoire de près d’un siècle. L’assimilation juridique acquise par le biais de la naturalisation et surtout de la naissance en France a été la première étape. Si le bâtiment a constitué, pour les familles d’entrepreneurs, une voie de promotion au sein de la société environnante, pour les autres, l’assimilation sociale ne devient effective que lorsque s’efface le stigmate du « maçon italien ». L’assimilation culturelle enfin, est accélérée au lendemain de la guerre. L’invisibilité vient d’abord de la fin de la mise à part et de l’hostilité anti-italienne côté français. Les souvenirs la guerre et de ses errements racistes, l’entrée dans l’ère de la consommation ont facilité les choses à partir des années cinquante. Côté italien, l’adoption des pratiques nogentaises, l’attachement à la commune ont été très précoces. Le climat communautaire a été renforcé par la vie intense et l’exclusion au cours des années trente, mais les enfants qui « vivaient deux vies », comme le dit François Cavanna, écrivain qui a raconté l’histoire de petit Italo-nogentais dans Les Ritals, étaient prêts à se fondre dans la société banlieusarde d’après-guerre. La guerre a provoqué une rupture qui a fait diminuer la colonie. Mais ceux qui sont restés (ou revenus), les plus enracinés, se sont efforcés de faire oublier leurs origines…sans les oublier eux-mêmes. En effet, même dispersés, les Nogentais d’origine italienne ont conservé une identité de réserve. Les liens avec l’Italie se sont maintenus pour beaucoup d’entre eux et à Ferriere au mois d’août, tout le monde, dit-on, parle français. Une association a même été créée en 1978 l’ASPAPI, pour consolider les liens entre les vallées apenninnes et la banlieue Est. Cette identité est fortement réactivée depuis quelques années avec la mode du retour aux « racines ». Les origines italiennes sont valorisantes dans l’Europe d’aujourd’hui. Outre-monts, l’Etat s’intéresse à la « diaspora des Italiens dans le monde », offrant par exemple la nationalité à tous ceux qui ont des parents italiens.

Quel rôle a joué le bâtiment dans cette évolution ? Nul doute qu’il ait accentué à Nogent le fait communautaire. La ségrégation locale a beaucoup joué, mais les logiques ethniques de la petite entreprise, le lien avec le village d’origine qu’elles ont renforcés, ont maintenu durablement la cohésion de la colonie, ce qui explique que les Italo-nogentais soient beaucoup plus nombreux à rester attachés à leurs origines que dans des communes voisines ou dans Paris-ville.

En même temps, à Nogent comme ailleurs, les Italiens ont su transformer en spécialité un métier de rebut. Les petits entrepreneurs en ont profité, mais les ouvriers de la dernière vague aussi, devenus une aristocratie au sein de la profession. Aujourd’hui, alors qu’on a oublié le rejet dont les Italiens avaient fait l’objet, il reste l’image de ces spécialistes du bâtiment, comme marqueur identitaire positif.

 

BIBLIOGRAPHIE

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