Entre Val Nure et Nogent, l’entre – deux des Ritals


Par Greta Tommasi, de l’Université de Trieste

Ce texte est issu d’un mémoire de fin d’études soutenu à la Faculté de Lettres et Philosophie de l’Université de Trieste en 2006 et présenté au 5ème colloque historique des bords de Marne « Les Italiens des bords de Marne et de l’Est parisien (XIX-XX siècles) » le 23 septembre 2006.

———————————  Entre Val Nure et Nogent, l’entre – deux des Ritals

Les Ritals de François Cavanna est une des œuvres littéraires les plus célèbres sur l’immigration italienne en France, et même s’il s’agit d’un récit autobiographique sans prétentions historiques, elle permet d’ouvrir une fenêtre sur la société, la culture, la langue des Ritals de la rue Sainte-Anne à Nogent-sur-Marne. Si de nombreux historiens qui ont étudié l’immigration italienne en France font référence à Les Ritals et à L’œil du lapin, les deux œuvres autobiographiques dans lesquelles Cavanna décrit son enfance et son adolescence, c’est parce qu’au-delà des conventions littéraires, elles ne peuvent pas être extraites du contexte historique et social du temps qu’elles décrivent. Elles offrent un point de vue interne sur la communauté italienne de Nogent-sur-Marne que les études purement historiques ne pourraient pas avoir.

Cavanna décrit dans ces oeuvres ses années d’enfance puis d’adolescence, (les années 1920 et 1930), et raconte les épisodes de sa vie familiale, l’école, les rapports entre les immigrés. A travers le choix d’intituler son livre Les Ritals, Cavanna nous suggère immédiatement un système de référence qui n’est ni italien ni français, mais « rital », « entre-deux ». Le terme « rital » désignait, péjorativement, les immigrés italiens en France. L’origine de ce mot n’est pas très claire, les dictionnaires la font généralement remonter vers 1890, à une liaison mal prononcée entre « les Italiens ». Il y aurait aussi une autre explication possible : sur les documents des immigrés italiens on écrivait « Ressortissant Italien », expression qui dans la forme abrégée devenait « R. Ital », et quiserait donc entrée dans le langage commun comme mot unique pour désigner les Italiens.

Quand Cavanna publie son œuvre, en 1978, la vague d’immigration italienne en France est désormais achevée, et les immigrés étaient pour la plupart intégrés à la société, presque oubliés dans le contexte de l’immigration. Le livre a attiré l’attention sur l’immigration italienne, et il a représenté pour beaucoup d’immigrés et leurs descendants une sorte de manifeste, une revendication d’identité, la légitimation de ne pas se reconnaître ni comme Italiens ni comme Français, mais dans un entre-deux qui crée une identité en évolution, avec son propre système de référence. Ici, en utilisant le terme « identité », on ne veut pas indiquer un conceptfigé qui enferme l’individu dans l’appartenance à un groupe, mais on fait référence à la définition de Claude Lévi Strauss « une sorte de foyer virtuel auquel il nous est indispensable de nous référer pour expliquer un certain nombre de choses mais sans qu’il ait jamais d’existence réelle »1.

Les Ritals et L’œil du lapin racontent, sur un ton souvent ironique, des épisodes de l’enfance de l’auteur et de sa vie parmi les Italiens qui vivaient dans la rue Sainte-Anne. Ses histoires, ses anecdotes, ses réflexions, font émerger un entre-deux qui peut être considéré à trois niveaux : personnel, familial, communautaire. Le niveau personnel est celui de l’auteur, qui écrit en première personne, nous offre son point de vue. Au niveau familial, il décrit la cohabitation entre son père italien et sa mère française, pas toujours sereine. Au niveau communautaire, on considère l’entière communauté des Ritals, le groupe des Placentins de la rue Sainte-Anne, plongés dans un entre-deux par leur condition de déracinement liée à l’émigration. Dans les livres de Cavanna, l’entre-deux identitaire est aussi souligné parla langue des immigrés italiens qui, mélangeant dialecte de Plaisance, italien et français, montrent dans un entre-deux qui est aussi linguistique.

« Aussi français avec eux que rital avec les autres »

La vie est coupée en deux. Plutôt, il y a deux vies, qui ne se mélangent pas: la vie à l’école, la vie dans la rue Sainte-Anne. Du coup, il y a deux moi, qui ne se mélangent pas non plus. L’école, c’est l’endroit où la vie est comme dans les livres, comme au cinéma, comme sur les affiches. (…) En tournant le coin de chez Sentis, le libraire, pour enfiler la rue Sainte-Anne, on plonge brusquement dans un monde qui n’a rien à voir, un monde régi par des mots qui n’existaient pas l’instant d’avant…2

Dans tout le livre, Cavanna nous montre la « rupture » qu’il y a entre sa vie dans la rue Sainte-Anne et sa vie à l’école, avec les copains et les enseignants français. Il est conscient de cette coupure, de la différence entre les deux réalités, mais ce sont surtout les autres que lui font remarquer sa double appartenance : dans la rue sainte Anne il vit entre les familles d’immigrés italiens. Il est rital comme ses copains de jeux, qui toutefois, ils lui reprochent de n’être pas un « rital pur jus » comme eux, sa mère étant française. Aussi, les mères de ses amis lui font remarquer les différences dans son éducation, dans ses habitudes par rapport aux autres fils d’immigrés. Un des aspects de la « différence » de François est l’école : il était « «çui là qu’il était touzours il primière à l’école», donc suspect ». Et quand, passé le CEP, il poursuit ses études, il sent le mépris des autres qui travaillent déjà et qui le considèrent comme un « mourjingue prolongé qui va encore à l’école ».

Dans le monde en dehors de la « rue aux Italiens », à l’école, François se sent français, comme sa mère, mais les copains sont toujours prêts à lui rappeler et lui reprocher son origine italienne, avec tous les stéréotypes qui lui sont liés : les « Italiens joueurs de mandoline », venus « bouffer le pain des Français » et leur voler le travail. La discrimination à l’école n’est pas toujours évidente, mais elle est toujours prête à résurgir : la petite fille qui ne veut pas être son amie parce qu’il est un « sale macaroni », l’enseignant pour lequel « Voltaire et Diderot là-dessus [aux Ritals], confiture aux cochons », lui rappellent sa différence.

De toutes parts, sa diversité et sa double appartenance sont vues comme un risque. C’est justement son entre-deux qui représente un « danger » pour les deux groupes auxquels il appartient. Cavanna oppose un regard ironique à cette situation. Il est conscient que son identité comprend les deux composantes, que toutes les deux font partie de lui. Il ne vit pas une opposition entre identité italienne et française : il ne se définit jamais comme italien, au contraire il souligne comment, pour lui et pour ses copains fils d’immigrés, l’Italie « restera un pays sur la carte, juste un peu plus chouette pour passer les vacances ». Il y aura de la fascination, de la curiosité pour le pays des pères, mais elle n’est pas plus que ça; l’Italie est un pays lointain ou, pour tout dire, étranger. Il est né et a grandi en France, il se sent français, avec en plus la richesse d’avoir un père étranger. Cela lui permet d’avoir un regard plus complexe sur ce qui l’entoure et sur ce qu’il vit. Son identité « impure » lui est renvoyée à la figure, mais ce qu’il met en discussion c’est le concept même d’identité, tel qu’il lui est imposé. Tout ce qu’il voudrait, c’est:

Je voudrais être accepté, voilà. Accepté partout. Je voudrais être aussi qu’eux, aussi sans problème, plonger dans leur crapuleuse ricanante connerie de Parigots franchouillards, dans leur lourde épaisse connerie de montagnards de l’Apennin, je les comprends si bien, les uns et les autres, je les sens si bien, mieux qu’ils ne se comprennent, (…). Je suis là, tellement comme eux, plus comme eux qu’ils ne le sont eux-mêmes…3

Il ne veut pas donc, ni ne ressent le besoin, de « choisir son camp », de démontrer son appartenance à un groupe ou à l’autre, puisqu’il est »aussi français avec eux que rital avec les autres, aussi naturellement, pas à me forcer »4.

« On est une drôle de famille, finalement »

Quand il parle de sa famille, François met en évidence les contrastes, les différences de point de vue entre sa mère, Margrite, et son père, Louis.

La famille de François est un exemple de mariage mixte : Louis est originaire du Val Nure, tandis que Margrite est française, « montée » de la Nièvre. Il n’est pas facile de concilier leurs habitudes, leurs langues, leur rapport avec la communauté ritale. Louis Cavanna « le plus rital de tous les Ritals, le moins capable d’évoluer » est arrivé à Nogent, comme beaucoup d’autres immigrés, juste après la guerre. Il travaille comme maçon dans une entreprise italienne. Au début de l’histoire, il est déjà depuis longtemps en France, où il travaille et a fondé une famille. Toutefois, ses fréquentations sont exclusivement « placentines ». Par ce biais il maintient un rapport vivant avec son pays d’origine, parlant quotidiennement le dialecte. Le retour en Italie est exclus car la vie c’est désormais Nogent: « la patrie, il est où qu’il est le travail, ecco ». Son père parle souvent de l’Italie à François, à travers des récitsoù la réalité est toujours mélangée à des éléments fantastiques : la Tour de Pise qui se balance et chante, Venise s’immergeant pour se défendre des attaques turques, des lièvres géants et des serpents qui mangent des hommes, Garibaldi qui traverse l’océan dans le ventre d’une baleine. A travers ces récits, l’Italie est placée sur un plan mythique, hors de l’espace et du temps, donc lointaine mais toujours présente. Le déracinement de Louis Cavanna semble est résoludans un entre-deux où cohabitent l’identité placentine et celle nogentaise. Il est aussi conscient qu’en tant qu’immigré, il peut être une sorte de bouc émissaire de la société, surtout dans les périodes de crise. C’est pour ça qu’il affirme: « quand on est immigré, on a intérêt à se faire tout petit ».

A propos de Margrite, sa mère, Cavanna souligne comme « le ghetto rital l’avait happée » : elle est Française, originaire de la Nièvre, mais elle a épousé un Italien, et d’une certaine manière aussi la communauté des Ritals. Elle, si fière d’être française, n’accepte pas facilement de vivre entourée par des familles italiennes, qui ont des habitudes si différentes des siennes, ou, pour utiliser ses mots, qui ont des « manières des sauvages » et qui viennent d’un « pays de va-nu-pieds ». Tout en vivant dans la rue Sainte Anne, elle essaye toujours de garder son identité française, de se montrer différente, à l’extérieur, mais surtout dans la sphère privée. C’est elle qui dicte la loi à la maison : les habitudes alimentaires, « chez nous, on mange français », la langue « à la maison, on parle français », l’organisation de l’espace « la fenêtre,… c’est le seul coin que maman lui [à Louis] permet ». Surtout elle veut éduquer François comme un Français. Ses comportements démontrent un sentiment de supériorité envers son mari et les autres immigrés et elle-même utilise, comme forme de défense et comme réaffirmation de son identité, les stéréotypes bien connus envers les Italiens.

Les mariages mixtes comme celui de Louis et Margrite n’étaient pas très répandus dans la communauté placentine, où ils étaient reçus avec une certaine méfiance, et c’était aussi « douteux » pour les « Français ce souche ». Dans le livre de Cavanna, on voit comment la famille de sa mère n’était pas « trop fière qu’elle se marie avec un Rital qui ne savait ni lire ni écrire », et le mépris envers Louis. Côté Ritals, Margrite était vue comme une étrangère, qui se considère « au dessus de sa condition ». En outre, le fait d’épouser une Française représente pour le groupe rital, une sorte de rupture du système endogamique qui protégeait leur communauté, parce qu’un mariage avec une Française signifie une stabilisation dans le pays d’accueil, donc un éloignement du projet de retour dans le pays d’origine.

A propos des mariages mixtes, déjà George Mauco, auteur en 1932 d’un des premiers ouvrages sur l’immigration5, s’était exprimé, soutenant qu’ils peuvent être un instrument à faveur de l’intégration des immigrés, mais au même temps ils comportent des risques, quand la « francisation est encore trop imparfaite ». En outre, il affirme qu’ « en général, la Française a une finesse et par conséquent une capacité de souffrir qui rendent pénible ces unions, où souvent l’étranger apparaît brutal »6.

De la Val Nure à la rue Sainte Anne

Le troisième niveau dans lequel on peut parler d’entre-deux est celui de la communauté. Quand on parle de communauté ritale, on se réfère ici au groupe d’immigrés originaires des petits villages de l’Apennin Placentin qui vivent dans la rue Sainte Anne à Nogent-sur-Marne. Cette communauté est un cas particulier dans le panorama de l’immigration italienne en France, parce qu’on y trouve, déjà dans les années ’20, un groupe compact et uni. Voilà les mots avec lesquels Cavanna décrit la communauté:

Les Ritals vivaient en ghetto, venaient tous de la même vallée, travaillaient tous dans le bâtiment, en somme n’avaient jamais quitté leur village, qu’ils trimbalaient partout avec eux. Pour la plupart illettrés, baragouinant à grand-peine le français, ils n’avaient de chance de trouver du travail et un logement que chez des entrepreneurs et des propriétaires qui avaient été, là-bas, leurs copains d’enfance.7

L’immigration placentine était une migration économique d’abord conçue comme temporaire. Il s’agit d’une immigration qui engage tout le groupe social : on « délocalise » le village, avec ses traditions, sa culture, sa langue, pour lui permettre de survivre. A Nogent-sur-Marne, on essaye donc de reconstruire le pays d’origine, à travers le regroupement communautaire, pour avoir un soutien dans le nouveau contexte. En même temps, on ne vit pas isolé et détaché de la nouvelle réalité : il y a une confrontation avec la société de Nogent, et de cette encontre, de cette cohabitation naît l’entre-deux des Ritals. Tout en gardant un fort lien avec les villages d’où ils viennent, les projets de retour dans le Val Nure s’éloignent progressivement. On peut voir ici un apparent paradoxe : la stabilisation dans le pays d’accueil a lieu grâce au lien et au soutien des racines placentines. La communauté ritale essaye de concilier identité placentine et nogentaise, et en se reconnaissant dans ces deux identités locales, les Ritals trouvent un équilibre à leur entre-deux. Dans ce sens, le fait de vivre tous ensemble dans le même quartier, que Cavanna définit comme un « ghetto », n’est pas un repli sur soi, mais c’est l’expression de la tentative de trouver un nouvel espace social, tout en gardant des racines.

Un entre – deux linguistique

Dans ses œuvres autobiographiques, Cavanna a utilisé le langage comme instrument pour rendre plus lisible l’entre-deux des Ritals. Il adapte la langue utilisée en fonction des personnages, des lieux, des arguments. Nous pouvons ainsi trouver, dans la même page, le français académique, l’argot et le français incertain des Ritals. Ce choix d’écriture peut être au même temps la plus simple et la plus difficile.

C’est une choix difficile parce qu’écrire en même temps en trois « langues » différentes comporte la nécessité de les maîtriser et de les faire cohabiter dans le même discours. En particulier, la transcription de la langue des Ritals, avec ses adaptations à niveau lexical, phonétique et grammatical des mots et des sons qui n’appartiennent pas à la langue française, requiert une reconstruction de cet idiome mixte, en essayant de concilier la fidélité à la langue parlée et sa spontanéité avec la lisibilité du texte. C’est un choix difficile parce qu’elle présente un défi au lecteur, qui peut être désorienté face à des registres linguistiques si différents.

En même temps, ce type d’écriture simplifie la description des personnages, la rend plus immédiate, confère à ces derniers une plus grande expressivité. Cavanna transcrit les différentes façons de s’exprimer en essayant d’être le plus fidèle possible aux personnages. Ainsi, le lecteur a un élément en plus pour les comprendre et s’identifier. Parmi les registres linguistiques utilisés, la langue des Ritals est celle qui actualise le plus la fonction de caractérisation : en effet, elle a le but de transmettre et de traduire l’aspect identitaire de la communauté, qui émerge à travers le mélange de dialecte placentin, de français et d’italien.

Dans les villages de l’Apennin Placentin, comme dans beaucoup d’autres zones en Italie, jusqu’à la fin de siècle dernier l’italien était compris, mais rarement parlé. Il n’y avait pas de conscience d’une langue nationale, et ce, jusqu’à la moitié du XX siècle. La langue que l’on parlait était le dialecte placentin, et c’est cette langue qui suit les émigrés en France. Au moment de leur départ donc, les Placentins connaissent à peine l’italien, et pas du tout le français. Toutefois, la nouvelle langue ne représente pas un grand souci pour ceux qui partent, puisqu’ils savent que quand ils arriveront à Nogent ils trouveront des gens qui parlent la même langue. Dans la rue Sainte Anne des années 1920 et 1930, le dialecte est la langue la plus parlée par les immigrés, et elle est constamment maintenue vivante grâce aux nouveaux immigrés du Val Nure. On apprenait le français à un niveau suffisant pour communiquer avec les autochtones et avoir avec eux les relations nécessaires, par exemple au travail, dans le commerce, dans les rapports avec les institutions.

Si les Ritals continuent à parler leur dialecte, c’est parce que le dialecte est avant tout un moyen d’identification, permettant de s’insérer dans une communauté qui n’est pas seulement linguistique, mais sociale. La langue est un facteur de force et de stabilité du groupe, et parler autrement qu’en utilisant la langue dominante signifie, même d’une façon inconsciente, l’autonomie identitaire de la communauté à laquelle on appartient. Le langage n’est pas seulement un instrument de communication, les mots reflètent le contexte social et culturel dans lequel ils sont utilisés et véhiculent une vision de la réalité. L’utilisation du dialecte témoigne l’appartenance à une minorité, ainsi que la volonté de conserver son identité. L’utilisation du dialecte est le symbole de l’identité personnelle et collective, un soutien dans le contexte de l’émigration.

Si le dialecte est la langue que les immigrés continuent à parler entre eux, il leur est toutefois nécessaire connaître, du moins d’une façon minimale, le français. Dans les livres de Cavanna, les Ritals utilisent généralement le français pour parler à leurs enfants et avec les Nogentais. L’utilisation de la nouvelle langue est souvent imparfaite, avec beaucoup d’interférences avec le dialecte et l’italien. Pour la première génération, la connaissance du français reste toujours imparfaite et marquée par la langue maternelle, même après plusieurs années en France. La deuxième génération sera décisive pour une nouvelle utilisation du français. Les enfants apprennent le français à l’école, le parlent avec les copains et les enseignants. Mais surtout, ils favorisent sa diffusion à l’intérieur des familles. C’est souvent grâce à leurs enfants que les immigrés italiens intègrent la langue française, même si le rôle du dialecte reste très fort. Une scène décrite par Cavanna illustre ce décalage entre les deux générations:

Les soirs d’été, dans la rue Sainte-Anne, tandis que les pères soûls de grosse fatigue, à califourchon sur les chaises dossier devant, commentaient en dialetto sonore les nouvelles du pays, les petits jouaient de tout leur cœur, avec une gravité extrême, les belles rondes françaises de la maternelle.8

L’apprentissage du français par les Ritals dépend de plusieurs variables. Tout d’abord, la volonté même de l’apprendre. Si on estime que le français est inutile parce qu’on prévoît de rentrer en Italie, ou si on croit qu’il n’estpas nécessaire, puisqu’on vit entre Italiens, si la langue maternelle est la seule dans laquelle les mots traduisent la réalité qu’on veut exprimer, alors son apprentissage sera plus long et difficile, et elle résistera aux « attaques » du français. Au contraire, si on a la volonté de s’intégrer, si le français est lié à une idée de mobilité sociale, alors on cherchera à l’apprendre le plus rapidement possible. Un autre facteur qui joue un rôle important dans ce parcours est le degré de contact avec les Français. Dans ce sens, le type de rapport qui est plus influent est le mariage mixte. Dans les familles franco-italiennes la langue utilisée est généralement le français, soit parce que l’immigré se plieà la langue du pays d’accueil, soit parce que la partie française du couple s’abaissera difficilement à parler l’italien. Nous trouvons un exemple de cette situation dans la famille de François : la langue qu’on parle à la maison est le français, et de la part de Margrite il n’y a pas d’intérêt ni de curiosité pour la « langue de sauvages » parlée par le mari.

Maman n’a jamais daigné s’abaisser à essayer de comprendre la moindre syllabe de dialetto, «ce baragouin de sauvages». Son vocabulaire exotique se limite à trois mots, qu’elle a d’ailleurs francisés sans complexe (…). Ces trois mots sont «poulainte», «passe-ta-chute» et «minestre».9

Louis s’efforce de parler français avec son fils, mais en dehors du foyer, il continue à parler le dialecte. Quand on commence à le parler dans les familles, le français passe du statut de langue parlée « avec eux » au statut de langue de l’ »entre-nous ». Ce passage ne signifie pas seulement l’acceptation de la langue, mais aussi de la culture et de la société française.

Si d’un côté la conservation du dialecte est très importante, parce qu’il représente un soutien identitaire de la communauté, de l’autre le français « joue un rôle extrêmement important dans l’assimilation. Elle [la langue] est véhicule de la pensée et par conséquent de toute influence profonde »10. Mauco souligne aussi que l’apprentissage du français est important pour les immigrés, soit parce qu’il permet d’avoir des rapports avec les autochtones, soit parce que la langue véhicule les valeurs et la culture d’une société. Quelques lignes après cette observation, il ajoute : »un étranger adulte ne parvient que très difficilement à utiliser la langue française »11. Il pense donc qu’un émigré de la première génération a très peu de chances de parvenir à maîtriser parfaitement la langue, et qu’en conséquence son assimilation sera imparfaite.

La majorité des immigrés parle une langue mixte et a, en utilisant une expression de Jean Claude Vegliante, un de premiers chercheurs de la « langue des ritals », un bilinguisme imparfait12. L’immigré est ainsi dans un entre-deux linguistique : il n’y a pas de complet détachement de la langue du passé, ni de complète adhésion à celle du présent. L’entre-deux linguistique qui en résulte est ainsi l’expression d’une identité, personnelle et collective, qui dépend du dépaysement et du détachement issus de la migration. Mais l’entre-deux linguistique est aussi le symbole de l’acceptation en soi, par les Ritals, des deux parties de leur identité. Dans les cas des Italiens de la rue sainte Anne, garder une forte tradition culturelle et linguistique n’empêche pas de s’approcher à celle de Nogent : au contraire, la culture et la langue des villages d’origine devient pour eux un soutien qui les aide à s’intégrer à Nogent. Cela n’empêche pas à Louis de se plaindre de la nouvelle langue qu’il doit utiliser:

Sta française-là, l’est una langue presque zouste pareille comme l’italien, presque presque. Pourquoi i parlent pas l’italien, les Français? Sarait plus commode, no? Tout le monde causerait pareil la même çoje. Ma no, sta Français-là, fout qu’i fait essprès esse pas pareil coumme tout le monde!13

Le français, une langue qui apparemment est proche de la sienne, mais qui lui oppose des obstacles au niveau lexical, phonétique et grammatical qui rendront toujours évidente son origine étrangère.

Le dialecte placentin est parlé dans la province de Piacenza et dans les vallées de l’Apennin placentin. Il s’agit d’un dialecte d’origine gallo italique qui, en raison de son origine gallique et en raison de la domination française sur le duché de Parme et Plaisance au début du XIX siècle, présente aussi des points de contact avec le français. A niveau phonétique, par exemple, on trouve des ressemblances pour ce qui concerne les voyelles :[ë], [ö], [ü] sont similaires à la diphtongue française [eu], tandis qu’en italien ces sons n’existent pas. Le placentin est aussi caractérisé par la syncope des voyelles qui ne sont pas accentuées, surtout [e], et par la nasalisation de la consonne [n] : ce sont toutes des particularités que les immigrés retrouveront en France. Cavanna remarque certaines ressemblances entre les deux langues dès qu’il est petit:

J’ai compris pourquoi les Ritals de Nogent-sur-Marne et de toute la banlieue Est parlent une langue plus proche du patois des paysans de la Nièvre que du bel italien de la méthode Assimil. C’étaient des Gaulois à moustaches, voilà.14

Si ces points de contact entre les deux langues peuvent rendre plus facile la compréhension du français, sa maîtrise est un objectif autrement plus ambitieux.

A travers les discours, les dialogues des Ritals que Cavanna nous offre, il est possible d’imaginer leur langue de l’entre-deux. Cependant, dans cette analyse il faut considérer que l’écriture qu’on analyse est sujette à deux passages qui peuvent altérer la langue réellement parlée : le premier est la mémoire de d’auteur, qui reconstruit après des années la langue qu’il entendait pendant son enfance. Le deuxième est le passage de l’oral à l’écrit, passage dans lequel il est difficile de reproduire tous les sons et les expressions de l’oralité. Si on suit l’analyse du contact entre langue proposée par Uriel Weinreich dans « Languages in contact »15 on observe que quand deux langues sont parlées par la même personne, on peut trouver trois types d’interférence : phonologique, grammaticale, lexicale. A travers les transcriptions des mots des Ritals, ces trois interférences semblent bien présentes.

Interférence phonologique

L’interférence phonologique concerne la façon dans laquelle les sons de la langue étrangère sont perçus et reproduits. S’ils gardent leur accent, les Ritals plient aussi certains sons du français aux règles phonétiques de leur langue maternelle. Par exemple, on ne distingue pas bien les sons [u] et [y], ainsi la préposition « sur » devient « sour », « début » et « debout » deviennent la même chose. La voyelle [e] offre nombreux exemples d’interférences : en italien il n’y a pas de [e] muet, donc les Ritals ont tendance à la prononcer toujours : le pronom relatif « que » [kә] est prononcé [ke], l’adjectif « premier » devient « primière » [primjεR]. Il y a aussi des consonnes qui sont mal prononcées : [j]est prononcé [z] (« ze », « zamais »), [x] est simplifié en [ss] (« essprès »)

Interférence grammaticale

Au niveau grammatical également beaucoup d’interférences apparaissent. Les fautes qui naissent d’ici sont de deux types : les erreurs de grammaire qui dépendent de la prononciation, et celles qui dépendent d’une vraie incompétence grammaticale. Louis nous offre des exemples du premier type : quand il dit « ..mva ze souis pas savante assez pour te le pouvoir dire… », ou « mva ze souis contente.. », les adjectifs qui se référent à lui même (« savante »e « contente ») sont à la forme féminine à cause d’une erreur de prononciation. On trouve une faute similaire quand « le premier » est prononcé « il primière ».

Les vraies interférences grammaticales ne sont pas difficiles à trouver : dans beaucoup de phrases on remarque que les mots français sont seulement appuyés sur une construction clairement italienne ou dialectale. « I se prende la colère », ou “i va pas d’accord” en sont des exemples. L’interférence grammaticale comporte aussi l’échange de l’auxiliaire verbal : « ze me souis pensé », qui reprend l’expression dialectale, au lieu de « j’ai pensé », ou « ze me suis oublié », « j’ai oublié », qui est la traduction de l’italien « io mi sono dimenticato ».

Une autre caractéristique typique de l’italien qui se présente souvent est l’utilisation de l’article déterminatif devant le possessif : « L’me Françva », « la sa fiancée ».

Interférence lexicale

L’emprunt lexical est le lieu privilégié de l’emprunt linguistique, le plus simple à percevoir. Les Ritals insèrent des mots de leur langue d’origine dans les phrases en français : cette opération peut dépendre de leur incompétence linguistique, c’est-à-dire quand ils ne connaissent pas le mot dont ils ont besoin, soit d’une façon inconsciente, soit parce qu’en français il n’y a pas de mot qui peut exprimer ce qu’ils veulent dire. Parmi les termes qui sont le plus souvent transférés du dialecte ou de l’italien au français nous trouvons les pronoms personnels, les adjectifs et les pronoms démonstratifs, les adverbes. Une confrontation entre les textes de Cavanna et un Vocabulaire Placentin-Italien de la fin du XIX siècle16 peut confirmer cette observation : en placentin, l’article déterminatif italien « il » est « al », ou « ‘l » dans sa forme apocopée : on le retrouve souvent dans les mots des Ritals, comme dans « l’est l’vote » (« il est le votre »). Dans ce cas, le deuxième « l’ »est l’article, le premier est « al », le pronom personnel.

Les adjectifs démonstratifs « ce », « cette », « ces », sont presque toujours remplacés par « ste », « sta », « sti », qui correspondent en italien à la forme abrégée de « questo », « questa », « questi ».

Il y a aussi beaucoup de mots qui passent directement du placentin au français : quand Louis affirme « l’était oun brave fieu », on observe deux types de transfert : « fieu » correspond au mot dialectal « fiö », qui signifie garçon, fils, dans un sens affectueux. Pour ce qui concerne « brave », on a une autre forme d’emprunt: même si c’est un mot français, il est utilisé avec le signifié de l’adjectif italien « bravo », qui ne correspond pas à brave, mais à bon. On peut remarquer la même forme d’emprunt avec le verbe « venir », qui n’est pas utilisé seulement avec sa signification de verbe de mouvement, mais dans l’acception de « devenir », comme en dialecte : « i vient grands » (« ils deviennent grands »), « l’est venoutoute nvare » (« il est devenu tout noir »). Il est facile de trouver dans Les Ritals ou dans L’œil du lapin des exemples d’interférence lexicale, et cela montre comment le vocabulaire personnel des immigrés était encore nourri et influencé par des mots de leur langue maternelle : « il est rien du tout da fare » (« il y a rien du tout à faire »), « l’est un bambino, z’ai pas le cœur » (« il est un enfant, j’ai pas le cœur »), « dis merchi alla signora » (« dis merci à la dame »), « varde on po’douve qu’tou mette el’ pied » (« regarde un peu où tu mets tes pieds »).

Dans le lexique placentin il existe aussi plusieurs gallicismes, par exemple « apèll » (appel), « assè » (assez), « invers » (envers), « paisan » (paysan), « rangià » (ranger). Ces ressemblances entre les deux langues, d’un côté aident les Ritals dans l’approche à la nouvelle langue, de l’autre les amènent à ne pas bien distinguer les deux, donc peuvent porter à une persévérance des mélanges et des interférences.

Dans les textes de Cavanna, la langue de son père Louis est un exemple de cet entre-deux linguistique, dans lequel dialecte, français, argot se mélangent. François ne dit pas que son père « parle » le français, mais qu’il le « baragouine », il se débrouille.

Cette langue mixte et déchirée est le miroir de l’identité des Ritals de la rue Sainte Anne, elle devient un instrument métalinguistique dont Cavanna se sert pour révéler la double appartenance identitaire des Ritals. C’est en effet dans ce français imparfait qu’on peut voir la synthèse de l’entre-deux des Ritals, et voir comme le lien avec le pays d’origine cohabite avec la nouvelle appartenance au pays d’accueil.

1C. Lévi-Strauss, L’Identité, PUF, coll. Quadrige, Paris, 1977.

2F. Cavanna, Les Ritals, ed. Le Livre de Poche, p. 160-161.

3Ibid., p.101.

4F. Cavanna, L’œil du lapin, ed. Le Livre de Poche, p. 100.

5G. Mauco, Lesétrangers en France. Leur rôle dans l’activité économique, A. Colin, Paris, 1932. Il s’agit d’un de premiers ouvrages sur l’immigration en France: intéressant pour les données qu’il apporte, ses analyses sont néanmoins teintées de racisme et antisémitisme.

6Ibid., p. 533.

7 F. Cavanna, L’œil du lapin, p. 46-47 .

8F. Cavanna, L’œil du lapin, p. 17.

9Ibid., p. 236.

10G. Mauco, op. cit., p. 518.

11Ibid.

12J.C. Vegliante, “Pour une étude de la langue des Italiens en France (notes liminaires)”,Les Italiens en France de 1914 à 1940, Collection de l’École française de Rome, 1994, p. 111-139; J.C. Vegliante, « Le problème de la langue : la « lingua spacà » « , in L’immigration italienne dans les années 20, Actes du colloque franco-italien, Paris 15-17 octobre 1987, C.E.D.E.I., Paris, 1988, p. 329-345.

13F: Cavanna, L’œil du lapin, p. 204.

14F. Cavanna, Les Ritals, p. 52.

15U. Weinreich, Languages in contact: Findings and problems, The Hague, Mouton, 1979.

16L. Foresti, Vocabolario Piacentino-Italiano, Tipografia Francesco Solari, Piacenza, 1882 (3° ed.)