En guise d’introduction historique


(Texte de Monsieur Vincent Villette, Archiviste de Nogent-sur-Marne. Ce texte est reproduit, avec son aimable accord, d’une première publication, à l’occasion du 5ème colloque historique des bords de Marne, 2006.)

Les communautés italiennes de Nogent-sur-Marne et de La Villette ont deux points communs : leur ancienneté et leur singularité. L’une et l’autre sont en effet des colonies qui se sont formées à partir des années 1870, à une époque où il y avait relativement peu d’étrangers dans l’Est parisien. Toutes les deux, sont aussi exceptionnelles par leur concentration, Nogent-sur-Marne compte ainsi plus de 4% de Transalpins en 1896 et La Villette plus de 3%. Elles constituent ainsi, en chiffre absolu de la population, les deux plus forts peuplements d’Italiens du département de la Seine. Mais là s’arrête la comparaison tant ces deux communautés sont différentes.

Les Italiens de Nogent-sur-Marne ont au XIXe siècle presque tous la même origine géographique : le Val Nure (province de Plaisance) et plus particulièrement Ferrière dans le haut Val Nure ; la vallée voisine du Val Ceno ou Novare dans le Piémont. (Marie-Claude Blanc-Chaléard). Ces montagnards abandonnent leur village d’origine afin d’en assurer la survie et arrivent à Nogent-sur-Marne au lendemain de la guerre de 1870. Ils vont alors participer, comme maçons, à la reconstruction du viaduc qui sépare la commune de Nogent-sur-Marne de celle du Perreux. En 1872, l’état des Italiens recense 117 Transalpins dont 96 hommes et sur ces 96 hommes, 70 maçons ou garçons maçons.

Ces migrants vont s’installer dans les impasses et les petites rues vieillissantes du centre de Nogent dans des sortes de granges, de fermes vigneronnes. Des « logeuses » y installent alors des lieux d’accueil pour les célibataires en séjour provisoire. Une filière migratoire se constitue alors progressivement dont les premiers arrivants vont constituer la « communauté-noyau de la petite Italie de Nogent ». La filière d’immigration Ferrière-Nogent s’impose comme la source principale de ces migrants. En 1911, 69% des Italiens de Nogent viennent ainsi de Ferrière.

Après la Première Guerre Mondiale, l’afflux de migrants italiens se poursuit et s’amplifie avec l’arrivée de Mussolini au pouvoir. Près de 1 500 Italiens sont ainsi présents dans le centre de Nogent en 1926. (Ils étaient 539 en 1896, 818 en 1911). Mais l’on assiste aussi dans l’entre-deux-guerres à une diversification des origines géographiques des Italiens qui viennent désormais de la Vénétie, du Frioul ou de la Lombardie. Cette diversification n’est du reste pas seulement géographique, l’immigration transalpine devient aussi économique et politique sans pour autant que Nogent-sur-Marne devienne un pôle d’immigration antifasciste. L’enquête lancée à partir des dossiers individuels de police établis par les services italiens sur les opposants politiques confirme ce constat (Eric Vial). Aucun Italien de Nogent n’apparaît dans ces dossiers alors que les opposants antifascistes les plus représentés en région parisienne viennent de l’Emilie Romagne et que Fontenay-sous-bois est un des lieux d’accueil important, en 1937, dans cet échantillon.

Malgré les mutations de l’immigration italienne à Nogent-sur-Marne, les nouveaux venus s’agrègent bien à la communauté initiale. En effet, des hôtels « ethniques », comme le grand et le petit Cavanna, accueillent les ouvriers mobiles que sont ces nouveaux venus. De plus, les entreprises italiennes qui se sont constituées, offrent des emplois à la grande quantité d’Italiens qui arrivent à Nogent-sur-Marne. Passée la Seconde Guerre Mondiale, les flux migratoires transalpins faiblissent mais représentent encore près de 500 immigrants entre 1946 à 1968.

Dans la stabilisation et l’intégration de ces Transalpins à Nogent-sur-Marne le travail, et plus particulièrement la maçonnerie, va jouer un rôle déterminant. Presque tous les Italiens recensés en 1872 à Nogent sont maçons, profession dont la prédominance se maintient pendant toute l’entre-deux-guerres. Si les montagnards transalpins du Val Nure s’imposent sans problème dans les métiers du bâtiment, c’est qu’ils sont délaissés par les Français et que la banlieue en pleine croissance a besoin de logements. Ces premiers Italiens, agriculteurs à l’origine, apprennent le métier sur le tas au contact des entrepreneurs français. Puis, peu à peu, ils s’installent à leur compte et vont exceller dans cette profession. Mais cette évolution est progressive. Les premières entreprises italiennes recensées en 1885 dans l’annuaire du bâtiment Sageret ne sont pas des entreprises de maçonnerie mais des entreprises de fumisterie (Isabelle Duhau). La première entreprise n’apparaît qu’en 1895. En 1914, neuf entreprises italiennes sont recensées, treize le sont en 1926 soit le quart de l’ensemble des entreprises nogentaises de maçonnerie. Seule Nogent-sur-Marne concentre sur son territoire autant de ces entreprises, elle surpasse largement Le Perreux, Bry ou Champigny. Enfin, ces entreprises, pour une large part familiales, scellent par des mariages entre leurs membres des réseaux d’alliance ou de solidarité (Manuela Martini). Ce n’est qu’à partir des années trente que ces familles de maçons s’ouvrent et qu’apparaissent des mariages mixtes.

La mémoire conservée aujourd’hui de cette immigration italienne à Nogent-sur-Marne est celle d’une légende dorée qui s’oppose à la légende noire des Portugais du bidonville de Champigny, voisin de Nogent. Or, cette mémoire ne correspond qu’à une partie de la réalité, puisque les Italiens installés dans le cœur délaissé de Nogent-sur-Marne, exercent des professions stigmatisées – maçon pour les hommes, blanchisseuse pour les femmes – et connaissent des conditions de vie très dures subissant un rejet systématique et durable jusqu’aux années cinquante.

La vie quotidienne des membres de la communauté italienne de Nogent est alors marquée par une sorte « d’entre-deux » : ne plus être dans son pays d’origine et vivre dans un pays d’accueil dont ne connaît ni la langue, ni la culture ni les habitudes (Greta Tommasi). La vie du jeune François Cavanna, relatée dans son roman Les Ritals, est ainsi coupée en deux du fait de sa double appartenance, problématique dans les deux cas. Français Cavanna se voit en effet à la fois reprocher par la communauté italienne de ne pas être un Italien de souche car sa mère est née française, et par ses camarades de classe d’être un immigré. De même Cavanna vit dans l’admiration d’une Italie mythique et fantastique que lui inculque son père et dans le mépris que sa mère, fière d’être française, a pour les Italiens, « ce peuple de sauvages ». De façon générale, la petite Italie nogentaise continue de garder des liens très forts avec sa région d’origine, le Val Nure, qui s’opposent à l’identité nationale française. Néanmoins s’opère une synthèse entre l’identité locale placentine et l’identité locale nogentaise qui participe ainsi à une progressive assimilation des Italiens de Nogent.

Pour en savoir plus